HGGSP : Auschwitz : dix livres pour comprendre la machine d’extermination nazie et ne pas oublier l’horreur
27.01.2025. Article issu de Telerama disponible ici
Le complexe de concentration et d’extermination d’Auschwitz a été libéré par l’armée soviétique il y a 80 ans, le 27 janvier 1945. Ces dix ouvrages de référence témoignent de l’univers concentrationnaire, ou expliquent son fonctionnement.

Il y a quatre-vingts ans, le 27 janvier 1945, l’armée soviétique arrivait devant le complexe d’Auschwitz. Celui de Birkenau (qui faisait partie du vaste complexe installé par les nazis sur la commune d’Auschwitz et ses alentours) eut la particularité d’être un camp d’extermination.
À partir de la mise en place de la Solution finale, en 1942, des Juifs y furent acheminés par trains entiers, de toute l’Europe, pour y être assassinés, parfois dès leur sortie des wagons : les plus faibles, vieux, enfants, malades, étaient d’emblée conduits aux chambres à gaz sans même entrer dans le camp à proprement parler. Les autres étaient entassés dans des baraquements sans hygiène, obligés de travailler pour les nazis jusqu’à ce que mort s’ensuive – de faim, d’épuisement, de mauvais traitements, de maladie, ou par gazage quand ils n’étaient plus en état d’être exploités.
Parmi les milliers de camps que compta le IIIᵉ Reich, six furent ainsi des usines d’extermination : Belzec, Chemlo, Sobibor, Treblinka, Majdanek et donc Auschwitz, le plus grand. Entre 900 000 et 1 million de Juifs y périrent, 20 000 Tsiganes y furent aussi assassinés.
Le système nazi et la Shoah ont fait l’objet de multiples études historiques. L’ouvrage de Raul Hillberg, La Destruction des Juifs d’Europe (trois tomes, éd. Folio), dont la première parution, en anglais, date de 1961, ou celui de Saul Friedlander, L’Allemagne nazie et les Juifs, en deux tomes, parus l’un en 1997, l’autre dix ans plus tard (disponibles en français aux éditions Points Histoire), publié dans les années 2000, restent des références.
Primo Levi, “Si c’est un homme”

« Vous qui vivez en toute quiétude / Bien au chaud dans vos maisons, / Vous qui trouvez le soir en rentrant / La table mise et des visages amis, / Considérez si c’est un homme / Que celui qui peine dans la boue, / Qui ne connaît pas de repos, / Qui se bat pour un quignon de pain, / Qui meurt pour un oui pour un non. »
Placé au seuil de Si c’est un homme, le poème originel donne son titre au grand livre de Primo Levi (1919-1987), tout ensemble témoignage et méditation profonde. Chimiste de formation, juif et résistant, Primo Levi avait 24 ans quand, en 1943, il fut arrêté et déporté.
Il survécut et, à son retour, écrivit ce texte, voulu « précis, concis », lucide et froid. Une description clinique de l’univers concentrationnaire, des méthodes de déshumanisation et d’extermination, mais aussi une réflexion sur la dignité humaine, l’épreuve et le Mal. L’alliance du récit et de la pensée fait de Si c’est un homme – paru en Italie en 1947 mais demeuré confidentiel jusqu’à sa seconde édition, en 1958 – un ouvrage majeur au sein de la littérature de la Shoah. En poche, éd. Pocket, 7 €.
Charlotte Delbo, “Auschwitz et après”

De sa langue extraordinaire, aussi poétique que réaliste, Charlotte Delbo, résistante non juive pourtant déportée à Auschwitz (d’ordinaire, les « politiques » françaises étaient envoyées à Ravensbrück), parvient à saisir ce qui échappe à la compréhension humaine. L’horreur quotidienne de la faim constante, les diarrhées, les corps déformés des vivants et des morts, mais aussi la camaraderie, le recours à l’imaginaire ou aux souvenirs pour tenir…
De tout, Delbo fait une matière littéraire, pour nous aider à approcher l’indicible vérité. Sa « trilogie d’Auschwitz », comme on la désigne communément (Aucun de nous ne reviendra, Une connaissance inutile, Mesure de nos jours), se complétera en mars avec la reparution de La Mémoire et les Jours, dans lequel sa réflexion s’élargit au ghetto de Varsovie, au massacre de Kalavrita en Grèce, à la répression des Algériens à Paris le 17 octobre 1961…
En poche, éd. de Minuit, coll. Double. Vol. 1, 6,90 €, vol. 2 et 3, 9,50 € chacun.
Élie Wiesel, “La Nuit”

« Tout au fond de lui-même, le témoin savait, comme il le sait encore parfois, que son témoignage ne sera pas reçu. Seuls ceux qui ont connu Auschwitz savent ce que c’était. Les autres ne le sauront jamais », écrivait Élie Wiesel (1928-2016), préfaçant une nouvelle édition de La Nuit, cinq décennies après sa première publication aux éditions de Minuit, en 1958. Dans ce récit, possiblement mêlé d’éléments fictionnels, le futur Prix Nobel de la paix raconte, avec une extrême simplicité de moyens, le pieux adolescent juif qu’il était, à Sighet (Roumanie), à 15 ans sa déportation à Auschwitz, puis Buchenwald.
Par sa sobriété, sa précision, La Nuit est une œuvre « à laquelle aucune […] ne saurait être comparée », estimait François Mauriac, auteur de l’avant-propos du livre qu’il décrivait comme « une âme d’enfant qui découvre d’un seul coup le mal absolu ». L’ouvrage fut, pour son auteur, le premier pas d’une vie entière passée à témoigner de l’indicible – la vie « du témoin qui se croit moralement et humainement obligé d’empêcher l’ennemi de remporter une victoire posthume, sa dernière, en effaçant ses crimes de la mémoire des hommes ». En poche, éd. de Minuit, coll. Double, 7,90 €.
Imre Kertész, “Être sans destin”

Déporté à l’âge de 14 ans au camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau, puis à Buchenwald, rentré à Budapest en 1945, Imre Kertész (1929-2016) a refusé le rôle de témoin. L’écart lui semblait trop grand entre la réalité et les mots dont il disposait pour la dire. « L’Holocauste même n’est pas descriptible. Il faut donc complètement se fier au langage et trouver un langage qui soit un langage expressif. Expressif, dans le sens où il contient ce qu’on ne peut pas décrire », expliquait-il lorsqu’il était invité à exposer la longue genèse d’Être sans destin (1975).
Un roman, donc, stupéfiant, nourri de ses « souvenirs personnels » extrêmement précis des camps, dans lequel l’écrivain hongrois accompagne, dans sa découverte d’Auschwitz, un adolescent juif hongrois prénommé Gyurka, docile, innocent, longtemps inconscient de l’épreuve de déshumanisation qu’il traverse – dépossédé « de son temps, de sa langue, de sa personnalité », dépossédé de son identité et de son destin. En poche, éd. Babel, 9,20 €.
Marceline Loridan Ivens (avec Judith Perrignon), “Et tu n’es pas revenu”

Sa figure, fougueuse, révoltée, gouailleuse, émergea sur la scène publique dans les années 2000 pour être, jusqu’à la fin de sa vie (2018), l’une des grandes voix témoins de l’abomination nazie, sorte de reflet inversé et néanmoins indissociable de Simone Veil, camarade de captivité dont elle était restée proche. On se la rappelle encore, il y a dix ans, en direct sur France Inter, disant sa colère et son pessimisme quant à l’avenir de l’antisémitisme en France (c’était peu après l’attentat contre l’Hypercacher). Dans ce récit sorti en 2015, sous forme d’adresse à son père disparu à Auschwitz, son franc-parler se fait porteur d’une douleur intacte. Une lecture comme un signal d’alarme permanent. En poche, éd. Le Livre de poche, 6,90 €, ou éd. Grasset, coll. Les Cahiers rouges, 8,90 €.
Marcel Nadjary, “Sonderkommando. Birkenau 1944-Thessalonique 1947 : résurgence”

Déporté à Birkenau et affecté aux Sonderkommando, ces prisonniers juifs obligés par les nazis d’en faire entrer d’autres dans les chambres à gaz, de brûler leurs corps et de disperser leurs cendres, ce déporté de Grèce écrivit sur place un témoignage qu’il glissa dans une bouteille et enterra dans le sol. « Mes amis, vous direz quel travail j’ai fait. Comment j’ai pu brûler mes coreligionnaires. »
Le manuscrit fut retrouvé en 1980, illisible à cause de l’humidité. Il fut déchiffré en 2017. Fait exceptionnel, Nadjary avait survécu et rédigé un second récit après-guerre. Les deux sont présentés ici, entourés de textes de Georges Didi-Huberman, Nelly Nadjary, Fragiski Ampatzopoulou… Éd. Signes et Balises, 14,90 €.
Simone Veil, “Seul l’espoir apaise la douleur”

Si son existence hors norme a été l’objet de plusieurs ouvrages (dont son autobiographie, Une vie, éd. Le Livre de poche), celui-ci se centre spécifiquement sur sa déportation. C’est la transcription, sans détour ni fioriture, du témoignage vidéo qu’elle donna en 2006 pour l’INA et la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Simone Veil avait été arrêtée à Nice, en avril 1944, et déportée avec sa sœur et sa mère (qui ne reviendra pas). La précision et l’implacabilité de son verbe, même à l’oral, sont toujours saisissantes. Tout comme la lucidité de son regard, elle qui expliquait qu’à leur retour des camps les survivants avaient voulu parler, mais que personne alors n’avait envie de les entendre. En poche, éd. J’ai lu, 7,60 €.
Léon Poliakov, “Auschwitz”

Publié une première fois en 1964 dans la collection Archives (chez Julliard), à une époque où l’extermination des Juifs d’Europe ne passionnait guère les cercles universitaires, l’ouvrage est construit sur de très nombreux documents (correspondances, décrets, etc.). Léon Poliakov, pionnier dans l’étude de l’histoire de la Shoah et de l’antisémitisme, les commente et les met en perspective, les présentant en chapitres thématiques qui aident à comprendre l’état d’esprit et l’organisation nazis – les chemins d’Auschwitz, l’industrie de la mort, les sélections, les gaz, les crématoires… En poche, éd. Folio, coll. Histoire, 10,50 €.
Annette Wieviorka, “Auschwitz. La Mémoire d’un lieu”

On comprend souvent mal Auschwitz, ses trois camps principaux aux fonctions définies (Auschwitz I, Birkenau, Monowitz), et tout ce qui en a fait l’indépassable singularité. Ce livre (d’abord publié sous le titre Auschwitz, 60 ans après), signée par une spécialiste mondialement reconnue de la question, présente l’histoire du complexe, les types de prisonniers qui y furent déportés – et dans quels buts –, ses transformations, ses agrandissements, mais aussi les fluctuations de la mémoire à son sujet.
Quand on aura lu cela, on saura que les expressions « camp de concentration » et « camp d’extermination » ne sauraient être confondues, et que l’assassinat industriel des Juifs pratiqué à Auschwitz – et dans cinq autres usines de la mort – reste inédit dans l’Histoire. En poche, éd. Pluriel, 9,50 €. Et aussi : pour un public adolescent, de la même historienne, Auschwitz expliqué à ma fille (éd. du Seuil, 7,50 €), petit livre pédagogique sur la Shoah.
Tal Bruttmann, Stefan Hördler, Christoph Kreutzmüller, “Un album d’Auschwitz. Comment les nazis ont photographié leurs crimes”

Si on connaissait depuis longtemps les photos (qu’une déportée avait trouvées dans un album, à la libération du camp de Dora), elles sont ici longuement analysées et recontextualisées. Conclusion des trois chercheurs qui ont mené ce travail : les photos ont été très vraisemblablement prises à l’initiative du commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, qui comptait prouver ainsi son efficacité dans la gestion de la déportation des Juifs de Hongrie entre mai et juillet 1944 – plus de 420 000 personnes. Éd. du Seuil, 49 €.
Auteures : Par Nathalie Crom, Valérie Lehoux