“Gen aux pieds nus” : Hiroshima à hauteur d’enfant
Conseil de lecture pour les Terminale (tronc commun et spécialité HGGSP)
Un matin d’août
Le 6 août 1945, peu après 8 heures, un petit garçon de six ans s’arrête devant le portail de son école pour saluer la mère d’un camarade. Il s’adosse à un mur de béton et lève les yeux : un B-29 traverse le ciel. La bombe explose. L’ombre du mur le protège de l’éclair ; le mur s’effondre, mais un tronc d’arbre arrêté juste devant lui l’empêche d’être écrasé. La femme avec qui il parlait est projetée vers les rails du tramway, le corps entièrement brûlé.

Ce garçon s’appelle Keiji Nakazawa. Il se trouvait près de l’entrée arrière de l’école de Kanzaki, à environ 1,2 km au sud-ouest de l’hypocentre. Son père, sa sœur aînée et son petit frère meurent prisonniers des flammes, sous leur maison effondrée ; une petite sœur, née dans le chaos des jours suivants, ne survit pas.
Trente ans plus tard, il raconte tout cela en manga. Ce manga, c’est Gen aux pieds nus.

Pourquoi un survivant choisit le manga
Devenu dessinateur, Nakazawa évite longtemps le sujet. Tout change en 1966, à la mort de sa mère, elle aussi irradiée : lors de la crémation, ses os sont si fragilisés qu’il ne reste presque rien de son crâne. Nakazawa décide alors de consacrer toute son énergie à dénoncer la bombe par le manga.
Après un premier récit court, J’ai vu (1972), le Weekly Shōnen Jump publie le 4 juin 1973 le premier épisode de la série. Le choix est audacieux : le Jump est le magazine du manga d’aventure pour adolescents. La série y est pourtant interrompue, et elle se poursuit dans des revues bien moins diffusées. Publiée au Japon entre 1973 et 1985, elle compte 10 volumes et suit la vie d’un jeune garçon à Hiroshima de 1945 à 1953.
Gen Nakaoka n’est pas exactement Keiji Nakazawa. C’est son double de fiction, et c’est tout l’intérêt de l’œuvre.
L’oeuvre
Avant la bombe : un Japon en guerre vu d’en bas. Le récit s’ouvre en avril 1945. Sous les alertes aériennes quotidiennes, la famille de Gen affronte la faim et l’hostilité que provoque le pacifisme du père. Parce qu’il a critiqué ouvertement la guerre, le père est traité en traître, et toute la famille en souffre, au point que le fils aîné s’engage comme volontaire pour laver l’honneur du nom. On y voit la société japonaise militarisée de l’intérieur : exercices de défense avec des bambous, délation, culte de l’empereur, brimades contre les travailleurs coréens. C’est un Japon que les manuels montrent rarement à cette échelle.
Le 6 août. Les pages sur l’explosion comptent parmi les plus célèbres de l’histoire de la bande dessinée : les corps qui fondent, les survivants qui marchent les bras tendus, la peau pendante, la ville transformée en brasier. Elles sont insoutenables, et c’est voulu.

L’après : la partie la plus méconnue, et peut-être la plus riche. Réfugiés à la campagne, Gen, sa mère et sa petite sœur découvrent vite qu’ils sont indésirables : les villageois sont persuadés que les survivants d’Hiroshima portent un mal contagieux. Les hibakusha (irradiés) subissent la maladie, mais aussi la peur et le rejet. Puis viennent les orphelins livrés à eux-mêmes, le marché noir, les yakuzas et l’occupation américaine. L’hiver 1947-1948, deux ans après la bombe, montre une Hiroshima qui renaît lentement, sous occupation.
Un témoignage n’est pas un livre d’histoire
C’est ici que votre regard d’élève de Terminale doit intervenir. Gen aux pieds nus est une source précieuse, mais c’est une source, qui demande donc une critique.
- Une mémoire reconstruite. Nakazawa dessine près de trente ans après les faits, en adulte, et à partir de souvenirs d’enfant. Il transpose aussi : Gen n’a pas la même école que l’auteur, et certains épisodes sont fictifs ou recomposés.
- Une œuvre engagée. Nakazawa ne cache pas ses colères. Gen et d’autres personnages accusent régulièrement l’empereur, qu’ils traitent parfois d’assassin et tiennent pour responsable de millions de morts au Japon et en Asie. Gen va jusqu’à affirmer que sans les bombes atomiques, les dirigeants n’auraient pas arrêté une guerre déjà perdue. Les États-Unis ne sont pas épargnés non plus, en particulier leurs médecins militaires, qui étudient les irradiés plus qu’ils ne les soignent. Ces positions sont celles de l’auteur : à vous de les distinguer des faits établis.
- Les codes du manga. Le récit emprunte au mélodrame et au shōnen (manga d’aventure pour jeunes garçons) : héros increvable, méchants très typés, humour au milieu de l’horreur.
Rare dans la mémoire japonaise de la guerre, l’œuvre ne présente pas seulement le Japon comme victime. Elle montre aussi sa responsabilité : le militarisme, le sort des Coréens, les crimes de l’armée impériale en Chine.
Un manga qui dérange encore
Cette sincérité a un prix. En 2012, la ville de Matsue a demandé à ses écoles de retirer la série des rayons de leurs bibliothèques. La commission scolaire jugeait les tomes 6 à 10 nocifs pour le développement de l’enfant, en citant des scènes d’exactions de l’armée impériale en Chine, notamment la décapitation d’une Chinoise au sabre et des violences sexuelles. Face aux critiques, la ville a fait machine arrière.

En 2023, c’est Hiroshima elle-même qui a retiré des extraits de Gen de ses supports d’éducation à la paix, où ils figuraient depuis 2013. Une pétition de plus de 55 000 signatures a alors demandé l’annulation de cette décision.
Ces polémiques en disent long. Quatre-vingts ans après, la manière de raconter Hiroshima reste un enjeu politique.
Et pour vos cours ?
- Tronc commun (Seconde Guerre mondiale). Gen donne chair aux notions de guerre totale et de guerre d’anéantissement : mobilisation de toute la société, civils en première ligne, basculement dans l’ère nucléaire.
- HGGSP, Thème 2 (Faire la guerre, faire la paix). Hiroshima inaugure une nouvelle forme de guerre, où une seule arme peut anéantir une ville. C’est le point de départ de toute la réflexion sur la dissuasion.
- HGGSP, Thème 3 (Histoire et mémoires). Gen est un cas d’école. C’est un témoignage de survivant devenu objet de mémoire collective, traduit dans des dizaines de langues, contesté, retiré, défendu. Il permet de travailler la différence entre histoire et mémoire, le statut du témoin, et les usages politiques du passé.
Comment le lire
La nouvelle édition du Tripode paraît au rythme d’un tome tous les deux mois depuis octobre 2025, avec une préface d‘Art Spiegelman, l’auteur de Maus, et une traduction nouvelle et annotée. La série était auparavant connue en France sous le titre Gen d’Hiroshima. Le Tripode a repris le titre voulu par l’auteur, traduction littérale du japonais Hadashi no Gen.
Un avertissement : certaines pages sont d’une grande violence. Elles ne sont jamais gratuites. Commencez par les deux premiers tomes, qui forment un ensemble cohérent, de la vie quotidienne en guerre jusqu’au lendemain de la bombe.
En lisant, gardez trois questions en tête :
- Qu’est-ce que Nakazawa montre qu’aucune photographie ne pouvait saisir ?
- Où passe la frontière entre le souvenir et la reconstruction ?
- Pourquoi une œuvre aussi reconnue peut-elle encore déranger au Japon ?

Art Spiegelman a comparé Gen à Maus (à découvrir ici). Comme Maus, c’est une œuvre dont on ne sort pas indemne, et qui rappelle que derrière les chiffres de la guerre, il y a des vies, et des enfants.
Pour allez plus loin, plusieurs articles du Monde sur l’oeuvre :
“Avec « Gen aux pieds nus », la bande dessinée pour montrer l’indicible”
